Libres !

Quand je suis rentré en prison, je fus convoqué chez le directeur de l’établissement qui avait des questions à me poser :
« – Dis-moi. Il paraît qu’avant d’être incarcéré tu travaillais dans le bâtiment ? Tu étais peintre ?
– Oui monsieur le directeur, répondis-je.
– Ok, je te propose donc de repeindre toutes les cellules de la prison. Tu auras ta cellule ouverte de 8h à 17h et seras donc libre d’allers et venues pour effectuer le boulot. Je te laisse aussi te choisir un camarade pour t’aider dans cette tâche.
– Merci monsieur le directeur, ça me branche bien. Combien y a-t-il de cellules ?
– 500 ! De toute façon tu as cinq ans à tirer et en plus tu seras rémunéré.
– D’accord, et combien j’aurai ? – Tu auras 10€ par jour. Mais vraiment vas-y cool, hein ? Tu as le temps de bien laisser sécher entre les couches si je puis dire. »

C’était clair que j’avais le temps pour le séchage.
Et c’est comme ça que j’ai passé cinq années de placard le pinceau à la main à me balader un peu partout dans la prison méditant devant les murs.

J’ai pu observer toutes les petites magouilles, les petits trafics, les histoires de cul et d’amour, aussi.
Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est la fabrication d’alcool artisanal. Les types faisaient macérer des épluchures dans de l’eau pendant plusieurs jours puis transvasaient ce mélange bizarre dans des bouteilles en plastique pour le revendre 10€.
L’odeur était vraiment horrible.
Je n’avais jamais goûté un truc aussi dégueulasse !
Les effets sur le transit étaient fulgurants, tu pouvais être sûr de chier en spray pendant les deux jours qui suivaient.

Je me souviens aussi des promenades dans la cour les matins d’hiver. Une belle lumière froide et grise enveloppait les deux arbres dépourvus de leur vert estival. Le parcours n’était guère palpitant hormis pour ceux s’intéressant à la fabrication du compost depuis des feuilles mortes.
Malgré cela j’appréciais beaucoup ces moments. C’étaient de petites parenthèses de poésie.

Depuis ma sortie il y a trois mois avec le petit pécule que j’ai amassé pendant mon séjour de peintre prisonnier je n’arrête pas de voyager. Quand je suis en voyage, il y a quelque chose d’allumé au fond de moi, comme une veilleuse, comme une étoile qui ne s’arrête jamais de briller.
Même quand je dors je la sens cette petite vibration de liberté. Cela est presque gênant et demande une certaine habitude, comme si l’on pouvait se soûler à mort.
Comme si l’on pouvait boire tout le bar sans jamais vomir ni risquer de gueule de bois et recommencer tous les jours de sa vie, comme si une grenouille de bénitier découvrait que le sexe n’est pas sale et y allait franco dans la luxure.
Le défi maintenant est de garder cette étincelle dans la vie de tous les jours, être en voyage dans sa tête, tout le temps en vacances.

Aller acheter le pain à la manière d’un gourmet dégustant une soupe dans le Chinatown de Bangkok, regarder le parc en bas de la maison comme les sommets de l’Himalaya ou dire bonjour aux passants avec l’émerveillement d’un trekkeur explorateur qui débarque dans une tribu isolée ou bien encore être serein dans les embouteillages tel l’ascète méditant dans le plus petit temple de la plus haute des montagnes. Merci le mouvement, merci les rencontres, merci les paysages, les villes, les efforts, les insomnies, encore mille mercis de me procurer tant de bonheur, de me remettre autant en question, de me retourner l’estomac. « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne » disait Desproges, je veux dépecer cet esprit, l’éplucher, l’ouvrir bien LARGE.
L’expérience de la grandeur du monde, de l’immensité de l’immanence, de la vibration de la nature aide mon esprit, du moins en partie, à se libérer de la petite prison du moi.
Mettre l’égo de côté pour laisser la place à l’infini.

Alexandre Sanz

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