Les eaux bleues 

Récit d’une traversée.

C’est après nous avoir raconté les eaux bleues qu’on a concrètement fait connaissance. C’était plusieurs jours après qu’elle soit installée chez nous, après un repas paisible au cours duquel elle a avoué détester les légumes verts. Les eaux bleues, c’est ainsi qu’on qualifie les eaux internationales lorsqu’on arrive de Guinée sur les bords de la Méditerranée. Quel que soit le point d’embarquement africain les eaux bleues ne seront hypothétiquement atteintes qu’après plusieurs heures de zodiac à fuir les eaux territoriales du Maroc, d’Algérie, de Tunisie ou plus généralement de Libye. La côte libyenne comme zone d’embarquement pour elle comme pour des dizaines de milliers d’Africains-aines car contrairement aux pays du Maghreb qui donnent le change à l’Union européenne en surveillant leurs côtes, les Libyens ont structuré à grande échelle le tour-operatoring intercontinental. Le business est florissant malgré les coefficients de pertes. Les zodiacs existent en plusieurs tailles paraît-il, comme autant de premières, secondes ou troisièmes classes où ce qui est en jeu n’est pas la couleur de l’assise, la largeur des accoudoirs ou la place pour les jambes mais la probabilité de survie. Les 35 places boostables à 80 pour les traversées haut de gamme, avec un moteur récent et une marge de gasoil pour la nuit. C’est bien le diable si, au-delà des eaux bleues, les garde-côtes n’arrivent pas à temps. Les 55 places régulièrement chargées à plus de 100 passager-e-s correspondent paraît-il à une prestation intermédiaire.
Les plus grands zodiacs, les plus dangereux, peuvent embarquer des centaines de personnes. Ces traversées low-cost font régulièrement l’objet de brèves dans l’actualité en précipitant des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dans les entrailles méditerranéennes. Première, seconde ou troisième classe, personne ne fait plus semblant de croire qu’il y a une chance d’atteindre l’autre rive, c’est impossible. Pas d’alternative à la récupération en haute mer. Une fois dans les eaux bleues on espère que l’embarcation sera repérée par l’avion radar rouge et blanc des Espagnols. Pas les Libyens surtout. Les Libyens s’aventurent rarement au-delà de leurs eaux territoriales mais ils font très peur. Ils mettent des drapeaux italiens sur leurs vedettes rapides et enlèvent des groupes entiers, les femmes et les enfants, ils ramènent ces gens sur leur territoire et les retiennent captifs : esclavage, prostitution, prison, torture. Alors on croise les doigts pour que la récup soit la bonne, qu’elle ne soit pas trop longue, pour ne pas tomber à l’eau. Quand la houle le permet on se relaie sur les boudins pour chier et pisser, certain-e-s portent des couches d’autres se font dessus, et puis on attend, on écope.
Comme autant d’oiseaux marins que la perspective d’une ration facile attire autour des bateaux de pêche, la mort plane dès le départ au-dessus des radeaux surbookés. Plouf plouf on a entendu parler des statistiques, et tout sur les plages rappelle que la réussite de l’entreprise est loin d’être garantie. Pas de pilote attitré, trop dangereux, les exilé-e-s devront se débrouiller seul-e-s avec leurs moteurs douteux. Les femmes et les enfants au centre, les hommes sur les boudins, dos exposés aux flots. La barrière dorsale comme prolongement symbolique d’une coque qui n’existe pas. Elle empêche croit-on les vagues de remplir trop rapidement l’intérieur de la coquille de noix et rappelle qu’il est strictement interdit de jeter quoi que ce soit par-dessus bord ; les noyaux et autres pépins attirent les gros poissons. Leurs nageoires sont autant d’aiguillons susceptibles de crever les boudins. La fin.
Les passeurs fournissent l’embarcation mais aussi l’eau et les dattes. Les bidons deviennent systématiquement écopes passées les premières houles ; à dieu va. C’est effrayant mais il n’est plus possible de renoncer, en tous cas depuis la Libye. Le business ne peut souffrir de candidat-e-s au transit qui remontent le flux, qui rebroussent chemin. On n’a rien prévu pour cette option, l’organisation à grande échelle est unidirectionnelle ; on tue les récalcitrant-e-s aux abords ou sur les plages. Elle a vu ça. Les armes sont partout en Libye, tout le monde sait ça. Les rafales claquent dans la nuit sur la plage, du mauvais côté de l’arme tout le monde a peur. Les passeurs libyens boivent, violent, tuent, tirent, torturent, consomment de la drogue. On baisse les yeux, on prie beaucoup sur le sable en attendant d’embarquer. Les eaux territoriales libyennes sont noires, à cause de la pollution, du pétrole, de la peur, du sang ; les eaux noires. On sait ça.

Depuis que l’Italie redevient fascisante on sait aussi que cet itinéraire se ferme, l’Italie ? « c’est mort ! ». Les Libyens doivent être furax car les voilà excentrés du nouveau passage privilégié : par le Maroc. C’est plus cool jusqu’à la traversée, les Marocain-e-s sont moins violent-e-s que leurs voisin-e-s algérien-ne-s dit-on. Les Algériens ne laissent rien passer sur leurs berges mais un tunnel secret existe dans les terres entre les 2 frères ennemis du Maghreb et qui permet actuellement qu’un flux ininterrompu de migrant-e-s en provenance de Libye, de Tunisie, du Mali, de Mauritanie ou du Niger rejoigne le Maroc. On sait ça maintenant mais malgré la violence des passeurs algériens et la terreur des esclavagistes libyens, le passage par le Maroc reste un choix par défaut. Le détroit de Gibraltar est un cimetière, la roulette russe des demandeurs-euses d’asile. Bien que plus courte qu’au départ de l’Algérie ou de la Lybie cette traversée est nettement plus dangereuse avec l’ininterrompu chassé-croisé des supertankers, pétroliers, paquebots, chalutiers qui transitent entre Europe et Afrique, entre Méditerranée et Atlantique. Ces bateaux sont énormes et provoquent le plus gros des dangers pour les migrant-e-s flottant-e-s : les vagues. L’eau passe par-dessus les boudins, s’accumule, déséquilibre… la peur s’empare de tou-te-s les passager-e-s en quelques secondes, ça bouge sur les boudins et ça tombe à l’eau, ça chavire, ça coule.

La mystique Africaine accompagne heureusement la plupart des voyageurs-euses. Elle donne espoir et renforce le courage pour endurer. Pendant la traversée les oiseaux blancs sont un signe de bonne fortune que l’on guette scrupuleusement dans l’azur mais celui qui galvanise et rend euphorique malgré le vent et la pluie qui fouette c’est le gros poisson qui montre le chemin dans la nuit. On dit qu’ils apparaissent souvent par trois non loin des côtes africaines,

on dit qu’ils se placent en triangle à droite, à gauche et devant le zodiac et qu’ils ne vous quittent plus jusqu’aux eaux bleues. On dit aussi qu’il ne faut pas révéler qu’ils sont là si on les aperçoit, ça porte malheur ou annule l’effet porte-bonheur de leur présence, comme un vœu qu’on divulgue. Mais  »l’effet dauphin » est paraît-il si fort que les premier-e-s à constater leur présence ne peuvent s’empêcher de faire passer la bonne nouvelle. Superstitieux-euse, on chuchote à l’oreille du voisin. On chuchote pour limiter l’enthousiasme collectif et éviter le chavirement, on chuchote peut-être aussi pour ne pas distraire les cétacés : « j’ai vu le poisson, j’ai vu le poisson »… Malgré son jeune âge elle savait ça en embarquant et comme les autres elle s’en est remise à sa bonne étoile. Il lui a fallu deux tentatives séparées par plusieurs mois d’esclavage et la perte de plusieurs proches pour traverser, elle est arrivée de l’autre côté.

A cheval sur des gros poissons de toutes confessions pas toujours bienveillants elle a ensuite remonté la botte et s’est retrouvée au pied de la grande montagne. Les poissons sont restés en bas, ils l’ont regardée monter un temps. Elle s’est accrochée malgré le froid, la nuit, la peur, la P.A.F. et les jeunesses identitaires aux aguets. Toute petite cocotte de 16 ans sans autre trésor à monnayer que ses yeux lucides, ses seins et ses fesses généreuses, elle est parvenue à boucler son aventure ou plutôt elle a atteint l’objectif géographique qu’elle s’était fixé un an plus tôt en quittant la brousse. Elle s’est découvert une endurance et un courage qu’elle n’imaginait pas.

Maigre et cernée elle s’est présentée aux renards administratifs français, pleine d’espoir malgré les racontars xénophobes. Traitée de menteuse et mise à la rue elle s’est recroquevillée sur la lumière crue de son téléphone comme on se carapate dans son dernier espace intime pour se rassurer. « Trop mature pour être mineure » qu’on lui a stipulé au pôle de cohésion sociale et solidarité. Mature ? Tu m’étonnes ; un an pour aller de Boké à Briançon an passant par la frontière nord-guinéenne, le Mali, la traversée du désert, l’Algérie, la Libye, les eaux noires puis les eaux bleues internationales, l’Italie à dos de gros poissons… La marche à pied, les camions, les soutes, les prisons, les kalaches, les viols, les travaux forcés, la torture… Faut vraiment n’avoir jamais bougé son cul du conseil départemental des Hautes-Alpes pour ne pas considérer qu’un itinéraire de migrant-e-s ça catalyse la maturité. Ou bien c’est autre chose, une sale chose politique, une sale histoire de frontières et de péril identitaire ; quand l’éthique fout le camp le fric cavale derrière et il est malheureusement suivi de près par le fascisme. Dehors ! C’est comme ça que l’institution l’a accueillie de l’autre côté de la montagne. Elle a pris soin de se cacher derrière un courrier formel  »type » que l’intéressée ne comprend pas. Les courriers formels doivent gommer une partie de la honte portée par les petit-e-s chien-ne-s de garde institutionnel-le-s et permettre qu’ils-elles se brossent les dents en se regardant dans la glace en attendant le burn-out.
On l’a trouvée rivée au Samsung, assise sur sa petite valise déglinguée, dehors. Au milieu de dizaines de jeunes hommes plus ou moins dupes devant le local associatif bondé, elle affirme encore aujourd’hui qu’elle savait que son bon géni allait lui éviter le pire, l’aller simple pour St. Charles ou Austerlitz. On apportait du riz et du dentifrice on est reparti avec M’mahawa. C’était l’été.

Nous n’avons évidemment aucune leçon à donner à qui que ce soit et depuis plusieurs mois maintenant nos proches ont entériné qu’il n’y a pas lieu de nous féliciter ou d’argumenter sur le fait qu’eux n’accueillent pas. Elle vit avec tatie, tonton, ses nouveaux-elles frères et sœurs et Zazou le chat, c’est comme ça maintenant et la présente expression n’a pas vocation à faire croire que c’est de l’amour brut et que la rencontre nous élève tou-te-s sans ombre au tableau, c’est notre vie privée. Mais puisque l’occasion nous est donnée, ce que nous affirmons ici en revanche c’est que la problématique des migrant-e-s ne doit pas être abordée du point de vue économique, social, identitaire ou politique ; homo-sapiens-sapiens vaut mieux que ça : c’est bien philosophiquement qu’il faut considérer la chose. Peut-on laisser mourir, de faim, de froid, de désespoir ? Jusqu’à quel point l’individualisme capitaliste peut-il aveugler la société civile et pousser à caillasser  »les autres »?
Il n’y a pas plus grande satisfaction pour l’homme que celle résultant de l’aide apportée à autrui, aider à changer une roue au bord de la route, aller chercher une connaissance en carafe, prêter un peu d’argent, serrer dans ses bras… ça fait du bien, ça prolonge la vie, ça élève. Dans le cas des migrant-e-s il suffit souvent d’une rencontre pour être concerné-e-s.

-Tonton-

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