Je rencontrerais M

Il vivait dehors sous une grande falaise du 7ème arrondissement, le mistral soufflait fort ce jour là, il balayait les moindres recoins de la ville, mais dans la cachette de M on sentait rien.
À force d’écouter sa sagesse et de suivre cette connaissance intuitive de la vie qui guide l’âme, M avait trouvait son petit paradis d’anachorète. 
Une cachette où les roseaux ondulent dans le mistral, tandis que les oliviers et le fenouil restent imperturbables.

Où l’escargot se promène avec sa maison, où il avance doucement et ne rentre dans aucun moules si ce n’est son propre déterminisme 
Où les figues de barbarie ne se laissent pas manger facilement.
Où elles ne s’offrent qu’à celui qui prend des pincettes.

Dans son paradis il y avait même une vieille vigne qui offrait des grappes violettes d’un raisin acide et sucré qui grattait délicieusement la gorge pendant de longues minutes.
M avait des plaisirs simple: de la bière et de la lecture. Pas beaucoup de bière, non, juste de quoi polir les rebords parfois tranchant de la vie. Quand à la lecture, la bibliothèque lui offrait tout le nécessaire.  Mais depuis quelques temps, une nouvelle loi lui interdisait l’accès à la bibliothèque. Une injonction sociale sous forme d’injection, une piqure soi disant non obligatoire lui fermait les portes de la culture, du rêve, du loisir, du beau, de l’érotique, de tout… Une peur généralisée de mourir l’empêchait de s’instruire.
Une injonction qui faisait de lui un irresponsable, un danger, un individualiste, un complotiste. Une injection qui engendrait un clivage dans la population, une ségrégation.
Le quotidien de M était totalement bouleversé, songeur il me demanda:
-Comment peut on déterminer si une loi est juste ou injuste?
-Je n’en sais rien lui répondis-je en ouvrant une bière.
-Pour moi, si une loi engendre une forme de ségrégation, cette loi n’est pas seulement malsaine du point de vue politique, économique ou sociologique mais elle est mauvaise et effroyable d’un point de vue moral.
Pour seule réponse je tétais ma canette l’air pensif. D’un signe de tête je l’invitais à continuer.
-Ecoutes-moi, je pense qu’il faut rentrer totalement en désobéissance civile.
-Vas y expliques.. Décidément ce M est un vrai révolutionnaire pensais-je.
-La désobéissance civile consiste à transgresser consciemment la loi injuste, selon les principes de la non-violence, de manière collective et en plein jour. Il s’agit ensuite d’assumer les conséquences, notamment judiciaires, de cette illégalité, afin de conduire à un changement de loi.
-Hé bien… vaste programme dis-je en ouvrant une autre bière. J’en donnais une aussi à mon ami. Et tu commences quand ta désobéissance?
-J’ai déjà commencé voyons! Tous les jours je bois en terrasse, sur ma terrasse, en face des terrasses avec pass, en face du vax. J’ai même installé une table et des chaises pliantes pour mener à bien ma révolution.
-Ta lutte me plaît mon ami, moi aussi j’ai envie de boire à la liberté. Après tout la bière n’est pas encore interdite, alors profitons-en. Rendez-vous demain sur la place de réformés, en face des Danaïdes, en face des bobos, pour boire et reboire encore à notre santé.
-Oui buvons! Ecoutes j’ai une amie qui s’appelle Cathy et elle m’inspire énormément, elle viendra demain, voilà ce qu’elle dit :
 « Pour défendre leur emploi, défendre leur gagne-pain, les gens sont obligés de se masquer, de se piquer, de se trouver protéger d’une maladie qui semble moins dangereuse que le risque de crever de faim. Nous en sommes arrivés à monnayer pour conserver nos vies que nous croyions acquises .
Quoi de plus étonnant que de se rendre compte que le quotidien, l’emploi, la vie sociale sont désormais à condition. Qu’alors que de se faire piquer était proscrit dans les images de com, car réservé aux drogués, prostituées ou aux malades, nous sommes désormais un peu tout ça. Un peu malade, un peu drogué, un peu prostitué. 
Nous sommes en conscience soumis à des autorités qui peuvent nous priver de tout ce qu’on a acquis, conquis, pris, gagné ou volé. Nous sommes désormais soumis de gré ou de force à des autorités que nous avons créées de toutes pièces pour nous protéger. À des autorités que nous avons ignorées pour continuer d’être innocents, insouciants, indifférents.
Nous avançons comme des moutons vers un monde auquel nous ne croyons plus, incapables de fuir tels des cochons dans le couloir de l’abattoir criant de peur ou ignorant le couperet, la guillotine qui les soulagera de cette marche infernale vers l’échéance. 
Le combat ne se fait pas dans le couloir. Une fois engagé, il est trop tard. Les murs sont de béton armé. Ce sont des murailles. Les couperets sont en acier et sont bien aiguisés et les bourreaux sont aussi des cochons gras qui, de peur de la disette, nous poussent vers la mort. 

Ils ont peur. Ils ont plus peur que nous. Ils ont peur de crever. Ils ont peur d’être pauvres. Ils ont peur que leurs millions ne leur servent à rien. Ils ont peur de mourir avec. Ils ont peur de ne plus en jouir. Ils ont peur que le monde change, que les données soient détenues par d’autres. Pas par eux qui possèdent. Ils ont peur de la redistribution. Ils ont peur que la science s’arrête de chercher pour eux des solutions à leur immortalité. Ils ont peur de Dieu. Ils y croient. Ils ont peur du bien. Ils ont peur de la foi. Ils ont peur de disparaître. Ils ont peur… »

Et moi je n’ai pas peur de vivre et je sais très bien que je vais mourir alors j’en profite! 

-Tu salueras ton amie Cathy de ma part, cette fille gagne à être connue.
-Tu la saluera toi-même demain, elle kiffe la bière, en plus elle est canon.

Alexandre Sanz

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