Entretiens injecteurs

Par la longueur des entretiens réalisés, certains passages jugés moins utiles ont dû être coupés. Cependant, dans un souci de respect des personnes, nous assurons l’authenticité des paroles retranscrites.

13 mars Interview A et P

22 février 2018 Interview L.  


13 mars Interview A et P

J: Concernant l’injection, on disait il y a des aspects négatifs mais aussi des aspects positifs…

P: On peut pas dire que c’est bon ou que c’est négatif l’injection. C’est pas positif, on ne peut pas le dire. Après si on le fait c’est parce qu’on retrouve quelque chose dedans qui nous fait du bien.

J: Je ne parle pas que du geste, mais pourquoi vous le faites. Je voulais savoir comment vous le décrivez ce positif.

A: Eh bah ça a aidé à vivre. Ça aide à supporter la vie.

P : Sans ça on ne serait peut-être pas là aujourd’hui.

A : On n’aurait peut-être pas supporté toutes les merdes qui nous sont arrivés.

J: (…) Vous auriez bien pu snifer, fumer… Le fait de l’injecter c’est qu’il y a encore quelque chose de plus. L’effet n’est pas le même selon les produits.

(…)

A : Oui et le geste (injection) il est fort, il est violent.

P: Ça va plus vite.

J: Tu parlais du geste, tu veux dire l’espèce de rituel ?

A: Dans le fond oui.  

P: Un peu comme la cigarette, il y a le geste.

C: Il y a le geste mais est-ce qu’il y a aussi le moment où vous le faites ?

P : Oui il y a ça aussi, il y a un rituel.

A: Nous c’est tellement habituel que c’est comme euh… Tu fais ta vaisselle. Parce qu’on n’a pas de problème d’endroit, de galère. On a notre traitement, on a tout ce qu’il faut, donc c’est très simple.

C: Ça fait longtemps que vous vous injectez ?

P : Oh oui.

A: Moi j’ai 40 ans, j’ai commencé à 14…

P: Moi, ma première injection je l’ai faite, j’avais quel âge ? C’était après l’armée donc j’avais 20 ans. 20-21.

(…)

P: Ce n’était pas une priorité. C’est devenu une priorité avec les années, parce que c’est devenu un traitement après. En fin de compte c’était totalement différent. Quand j’étais dans la zone, je le prenais de temps en temps car j’avais autre chose derrière. Les cachetons, l’opium… Après, quand je suis passé en traitement c’est devenu quotidien. (…) Mais il y avait des périodes où on pouvait arrêter. Ça nous dérangeait pas, pas autant que quand il y a eu les traitements. Les traitements ça a été tous les jours, réguliers, aux heures régulières. Ça a été vraiment un planning. Alors qu’avant il n’y avait pas de planning.

(…)

J: Par rapport à vos enfants, vous avez réussi à gérer le truc ? Il n’y a jamais eu de complications ?

P: Non.

C: Ils le savent ?

A: Ah non c’est pour ça qu’on est là.

C:  Comment vous faites alors ?

A : On a une chambre, avec une porte. C’est notre vie privée au même titre que notre sexualité. Ça ne regarde personne ce qui se passe dans notre piole. Après, la chance qu’on a c’est qu’on le gère, on n’est pas à l’arrache donc voilà.

(…)

C: Et au boulot ?

A: Ça va j’arrive à tenir, je travaillais à mi temps.

P: Parce qu’en fin de compte on s’habituait. A telle heure de le faire.  

A: Il en faisait un le midi. T’es obligé pour tenir.

P: Et encore des fois, je finissais à 5h j’arrivais vers 3h30-4h, ça commençait à tirer.

A : Nous on trace directe à la maison.

P: Y’a pas d’arrêt à boire un coup avec le copain. Vite à la maison.

(…)

C: Vous parliez de vos enfants qui ne sont pas au courant, j’imagine qu’il y a d’autres personnes avec qui vous êtes moins à l’aise d’en parler…

P: Oh bah y’a des gens, la famille, les voisins : hors de question. J’ai mon neveu qui est dedans aussi. Il est au courant.

J: Ah d’accord, vous pouvez apporter des conseils.

P: On le fait. On a appris ça car il avait des problèmes. Quand tu sais pas le gérer, ça t’amène des problèmes. En plus, il était tout seul dans une campagne. Quand t’es en ville, Marseille, encore ça va. Mais quand t’es en pleine campagne où c’est tabou, tu n’as pas de centre pour t’aider pour le matos ou si t’as un problème (…).

P : Ah ouais il n’y a rien là-bas.

A: (…) Il a fallu qu’il descende à Marseille. Quand il est descendu à Marseille, il est allé au TIPI. Ils lui ont filé l’adresse d’un truc à Caen. Ils ont un bus aussi. C’est à 1H30 de route. Mais là c’est le bus qui vient à lui.

J : Grâce à vous et au TIPI, c’est quand même intéressant.

(…)

C: On parlait de l’entourage avant mais en effet, il y a aussi les associations médicales, sociales, parfois de le dire ça peut être mal reçu…

P: Si tu savais, il n’y a pas beaucoup de médecins. Ils sont plus à te regarder bizarrement qu’à te comprendre. Dans le corps médical ils sont pas nombreux à comprendre la chose.

A: Toute façon les gens ils comprennent pas et ils ne veulent pas forcément comprendre. Ça les bloque.

P: On dirait qu’ils sont gênés.

A: Pour eux c’est dégueulasse. Ils ont tellement une mauvaise image du toxico de base. (…) C’est la légende urbaine. C’est l’imaginaire collectif. Même moi quand je vois des reportages je me dis « mais putain je suis comme eux ? ».

(…)

A: Après quand il y a eu les gamins c’était que du subu. Toute façon, c’était hors de question, avec les enfants, que ce soit autre chose. On a des enfants qui ont bientôt 20 et 18 ans. Ça a été les premiers bébé subu. Avec un pédiatre exprès. C’est pour ça, il n’y a pas longtemps je regardais un reportage en Amérique. Ils les font culpabiliser : « Les gamins ils vont peut-être être débiles ». Le 1er il est né, il est resté 3 semaines à l’hôpital. Ils l’ont sevré. Le 2ème ça a été rapide, ça a été une semaine, dix jours. Et les minots ils n’ont aucun problème.

(…)

A: Nous ce qui nous a sauvé c’est qu’on travaillait donc ça nous a fait passer au travers de tout. T’as ta baraque, tu es autonome. Du moment que tu taffes et que tu demandes rien à personne.

P: On te surveille mais on ne te fait pas chier.

(…)

C: C’est vrai qu’on a commencé avec les effets positifs/ négatifs, mais les effets négatifs qu’est-ce que ça crée?

A: Bah les marques. Surtout quand tu vis dans le sud et qu’il fait 45 degrés l’été. Les marques corporelles c’est la misère ça.

J: C’est dur à porter …?

A: Ah ça, c’est extra lourd. Lui il s’en bat, mais moi j’suis une femme non. C’est pas évident du tout. Mais parce que je suis à Marseille, parce qu’ailleurs je m’en fou. Quand tu connais pas les gens, c’est pas pareil je m’en fou. C’est peut-être pour ça que lui s’en fou car il n’a pas sa famille ici.

P: Ouais s’ils sont pas contents c’est pareil. Parfois ils me demandaient « c’est quoi ça ? ». Je leur disais pour arrêter court : « c’est à force de taper sur les cons ». Et après ils arrêtent.

J: Est-ce que vous voulez ajouter quelques chose ?

A: Ouais le milieu médical faudrait qu’ils soient un peu plus ouverts, le social aussi. Qu’ils soient formés car c’est beaucoup de mauvaises idées et de préjugés.


22 février 2018 Interview L.  

C : Quels sont les lieux ou plutôt les personnes avec lesquelles tu vas en parler plus facilement ? Et avec qui tu vas moins en parler ? Pour te protéger ou protéger les gens.

L : Déjà je ne le cache à personne. Je dis la vérité. Par exemple, je me fais entre 4 et 8 shoots par mois. Et tous les mois je descends de 1. J’peux pas faire mieux. C’est déjà beaucoup. Et ça me coûte un grand effort de tenir une semaine pour ne pas y toucher. Je suis fière de moi. Ça me coûte un effort parce que dans la journée je vais avoir un p’tit coup de blues. Sinon, j’ai une vie très sociale, je fais beaucoup de choses donc quand je me défonce, j’aime bien être avec des gens en qui j’ai confiance. Quand il m’arrive un truc ou au cas où il arrive un truc à la personne, et pour partager car ça reste festif.  (…)

C : Quand tu dis festif c’est p…

L : C’est festif, ça reste une exception. C’est une fois par semaine, une fête, un samedi soir.

C : Tu dis « je ne le cache à personne » mais il y a peut-être des lieux plus institutionnels…

L : Ah bah il y a des endroits où on n’en parlera pas.

J : Faut que tu te protèges aussi.

L : Ah non, je n’ai pas besoin car vu que je suis excentrique, au départ on s’attend à quelque chose. C’est un peu marqué sur ma gueule donc… C’est marqué aussi « fait des fois des bêtises, n’est pas un ange » mais c’est marqué aussi « toxico ».

C : Tu penses ?

L : Bien sûr et je ne le cache pas.

C : Mais au début tu disais qu’il y a quand même des endroits où tu ne le dis pas.

L : Bah bien sûr, je vais dans une réunion pour parler heu… d’avoir des subventions pour les jeunes qui sont… qui ne gagnent que 20€ à Emmaüs, je vais batailler pour qu’ils aient plus. C’est un truc qui est bénévole.

J : Ça ne va pas te servir de dire que tu es toxico dans ce cas-là.

L : Voilà.

(…)

L : Il y a trop de gens qui s’inquiètent pour moi au départ. Vu que je me suis défoncée toute ma vie, mon corps est destroy. Je vais uniquement avec des gens qui me tirent vers le haut, pas qui m’attirent vers le bas. J’ai fait mon choix… j’accepte plus de SDF chez moi par exemple… Moi je voulais dire aussi que je suis accro à l’injection.

J : Ok, le geste, le rituel ?

L : Le rituel, non pas du tout.

J : Ah bon ?

L : Je déteste le rituel.

J : Parce qu’il te fait mal ?

L : Euh… la douleur elle est tellement infime finalement maintenant que…

J : D’accord. C’est quoi que tu détestes alors ?

L : C’est parce que, en même temps que je fais le geste, je me dis « putain je suis encore toxico ». J’me sens coupable en fait.

C : Pourquoi tu l’as plus cette culpabilité en t’injectant plutôt qu’en sniffant ?

L : Parce qu’en sniffant j’ai l’impression que j’fais rien, que j’respire de l’eau…

J : Et en s’injectant on s’abîme le corps aussi, c’est ça.

L : Mais ça par contre j’en ai conscience mais ça ne me rends pas coupable ça.

(…)

C : Toi ça fait longtemps que tu t’injectes ?

L : Depuis que j’ai onze ans en vérité. La première fois j’avais 8 ans et j’ai été accro à la shooteuse à 11 ans.

C : Tu as appris comment ?

L : J’ai appris comment ? En voyant mes parents se défoncer toute leur vie.

J : C’est eux qui t’ont montré ou c’est toi qui a fait le geste naturellement ? Parce qu’il faut quand même capter qu’il faut tirer le sang.

L : Ma mère elle m’a même aidé à faire mon 1er. Ma mère était tox et je suis née tox. Et il n’y avait pas de sevrage en 61 donc ils m’ont mis sous morphine tout de suite. Et mes parents ils étaient tout le temps défoncés donc… Mon père était douanier mais c’était un ripoux.

(…)

C : Donc les effets aujourd’hui sont surement pas les mêmes qu’avant.

L: Moi la coke c’est anti douleur, comme l’herbe. L’herbe, ça me défonce. La métha, ça m’empêche de prendre de l’héro. Même si j’en prends plus, j’y penserai tous les jours de ma vie. Ça fait 28 ans que j’ai arrêté.

J: Ce qui est bien à Marseille c’est qu’il n’y en a pas.

L: J’attends mes 30 ans sans héro [ou autre drogue ?] pour me faire un dernier shoot de ma vie. En ayant arrêté 30 ans je peux me permettre.

(…)

J : Par rapport aux structures sociales où tu as été, est-ce que les gens par rapport à ça, ils t’ont mal reçue ? Est-ce qu’ils t’ont traitée différemment ?

L : Oulala oui ! Une paria !

(…)

C : Tu parles au niveau médical ou au niveau social ?

L : Les deux, tout !

J : Mais t’as quand même aussi rencontré des gens chouettes…

L : Bah ouais sinon on se tire une balle. Moi je pense que se défoncer, comme j’ai fait, je parle toujours pour moi, je ne parle pas pour les autres, c’est un genre de suicide qui n’en est pas un. Parce que tu te défonces. Même si j’ai fait des OD et j’en suis revenue. J’ai eu beaucoup de chance. Et j’ai pas eu le SIDA non plus, j’ai eu de la chance parce que mon mari en est mort. Bah je me défonçais pour être presque morte mais pas morte. Pas assez pour mourir. Même si des fois, je tombais sur de la came trop forte et y’a des début d’OD. Y’a des gens qui savaient faire pour pas que je fasse l’OD. On m’a fait des saignées.

J : Ah ouais carrément à la moyenâgeuse quoi !

L: Bah ouais mais des fois t’es obligé. On te lève, on te fait marcher, on te fout sous l’eau froide, on te fait marcher…

J : Des saignées carrément…

L : Des saignées. 1 litre on m’a enlevé ! Ils m’ont sauvé la vie quand même.

(…)

L : Ha ! j’ai pas pris ma métha ! Bah tu vois je me sens toxico juste parce que je prends ma métha !

C : Ca veut dire quoi pour toi « se sentir toxico »?

L : C’est une honte. Genre boulet aux pieds mais dans les deux pieds. Et dans les deux mains, partout. Un boulet immense. Des fois trop lourd, mais des fois je le mets dans ma bulle et le boulet disparaît.

L : (…) Regarde, moi la coke ça fait que deux ans que j’ai recommencé. J’avais pas touché depuis quoi ? 25 ans. Parce que j’étais plus en ville, je restais à la campagne. Et je venais pas en ville pour en chercher.

C : Quand t’as connu l’époque des débuts de la réduction des risques et des associations comme ASUD…

L: On m’a jamais donné aucun conseil de réduction des risques. Y’a qu’avec vous. On m’a juste dit à l’hôpital « quand vous essuyez votre coton c’est de l’intérieur vers l’extérieur ».

J : Mêmes des associations ?

L: Non jamais. Même l’échange de seringues j’ai appris par l’intermédiaire de mon mari qui en est mort car il s’est choppé le sida et hép b en même temps. C’était son premier shoot. Boom, deux mois après il est mort. Ça fait bientôt 32 ans.

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