Interview, parcours de vie

Nous avons rencontré Brigitte Brami lors de l’événement de sortie de SaNg d’EnCRe n°6 le 17 octobre 2020. Brigitte a lu au micro du haut de la structure Speaker Corner des pages de Surtout ne pas nuire, titre de son dernier livre. Nous nous sommes revues, avons échangé et souhaité lui proposer une interview afin de partager avec vous ce qui suit.

Alors moi c’est Brigitte Brami, je suis très contente de vous connaître car je découvre que SaNg d’EnCRe est une très belle revue tant au niveau de la forme que du fond. Et c’est beau d’offrir de la beauté à certains publics, des personnes qui peuvent être en difficulté, dans la précarité matérielle et sociale, et c’est bien aussi d’offrir aux personnes qui ne sont pas dans ces difficultés-là, de la beauté avec les mots des personnes qui peut-être sont dans une situation moins confortable, pour un certain temps. J’ai beaucoup aimé ça, c’est fort et ça fait sens. Moi je me reconnais dans les problématiques abordées dans la revue, j’ai fait deux passages, le premier en 2008 et le deuxième en 2013 à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, dans l’Essonne. Dans ces problématiques il y a le fait de surmonter ça, de sublimer, d’en donner une espèce de production artistique, avec des mots, des lignes, des dessins, des témoignages du présent ou du passé…

Je suis écrivaine, cinq de mes livres ont été publiés par plusieurs éditions différentes, j’en ai écrit beaucoup plus évidemment. Le premier est différent des autres car c’est un recueil de poésie que j’ai écrit adolescente et qui a été publié alors que j’avais 20 ans et qui s’appelle La lune verte, et dans un poème je dis « la lune est verte, pas assez mûre pour tomber du ciel ». Déjà il y avait une attente de quelque chose. J’attends qu’elle mûrisse. J’ai 15 ans, 16 ans puis 17 ans et j’attends qu’elle mûrisse. Pour l’instant elle n’est pas encore tombée !

J’ai commencé à écrire quand j’avais 7 ans, j’ai été malade très très jeune, à l’âge de 4 ans d’une maladie génétique rare dite « orpheline ». On les appelle comme ça quand il y a moins de 5000 cas en France. Jusqu’à l’âge de 12 ans j’étais en sursis, en survie et j’avais une conscience très aiguë de la mort, c’était très douloureux physiquement, semblable à une crise de péritonite, avec aussi des douleurs aussi violentes que des rhumatismes articulaires aigus.

Alors comment on vit quand on a 4 ans et qu’on n’a pas la même enfance que les autres ? On commence à écrire. En fait moi j’ai essayé de trouver des défenses, des trucs, c’est comme ça que je suis devenue poète, j’avais pas le choix c’était pour sauver ma peau. La terre est une planète où à tout moment il peut y avoir des astéroïdes ou des morceaux très très lourds d’autres planètes qui nous tombent dessus. Ma maladie c’est du même ordre finalement au niveau de la vie et de la mort.

A l’âge de 12 ans on a découvert un médicament que je prends encore aujourd’hui, j’ai 56 ans. Donc depuis 44 ans je prends ce traitement. Il y a un risque que ça ne fasse plus d’effet, parce que des fois il y a une reviviscence, ça peut être demain, dans 10 ans ou jamais, ça peut être lié à un choc, un trauma affectif et ça ne fait plus d’effet. Et là on ne peut plus rien faire et là je mourrai tout simplement. En fait quand ça arrive c’est que la molécule ne fait plus effet. Donc je suis entre deux feux quoi… Ça me rappelle le « Pharmakon » de Platon, le remède peut devenir ce qui te tue. En Grèce ancienne, le terme de « Pharmakon » désigne à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire. Donc j’essaye, entre mon intolérable naissance et mon intolérable mort, de vivre. Et un médium est évidemment l’écriture.

Il y a donc eu le recueil de poésie. Je suis assez atypique parce qu’à la fois j’ai vécu ce qu’il y a de mieux au niveau académique, la thèse de doctorat en littérature française à la Sorbonne et l’égout de la société c’est-à-dire l’incarcération. Jean-Paul Sartre disait qu’à part la peine de mort, il n’y a pas pire socialement que d’aller en prison. Il n’y a pas de chose plus violente symboliquement qui te fait dire que tu es la lie de la société, tu ne vaux rien et quand on veut te faire savoir ça, et ben on t’incarcère. Il n’y a pas plus bas.

La prison j’y suis allée, ça a été assez folklorique, une histoire de fou, deux fois 6 mois.

Au début, aux rencontres littéraires autour de mes livres, les gens voulaient savoir pourquoi j’y étais allée. Quand je disais le pourquoi, c’était tout bénef pour moi, tout le temps quand je disais le motif les gens étaient scandalisés et critiquaient la justice. Puis j’ai réfléchi et je me suis dit que finalement je ne voulais plus cautionner et porter la parole du juge. Voilà. Énoncer le délibéré, c’est porter la parole de la cour. J’étais alors écartelée entre la Brigitte Brami qui disait « mais non je ne mérite pas cette peine je ne suis pas d’accord » et « voilà j’ai été en prison pour ça, etc ». Ma solution politique a été de dire aux gens « demandez à mes juges ! ». Voilà. Moi je préférerais que ces juges viennent à mes rencontres littéraires, mais ils ne sont jamais venus, pourtant je les ai invités. Je crois qu’ils ont trop honte.

En prison, les soignants font ce qu’ils peuvent. Il faut voir la tête des médecins aussi. Ce sont souvent des personnes qui sont elles-mêmes dans un état de semi-précarité, ce ne sont pas les médecins bourgeois bien installés qui choisissent la prison et c’est pas évident de faire ce choix, c’est très particulier par rapport à leur pratique. Je ne pense pas qu’ils puissent faire de la médecine avec tout le confort habituel, c’est compliqué. Et en même temps c’est des gens qui ressemblent aux détenus quelque part. Ce ne sont pas des personnes qui veulent ou peuvent avoir un cabinet dans le 16e arrondissement de Paris.

À la base, l’équipe médicale ne veut vraiment pas nous punir mais il y a des ratés. C’est pas genre : tu vas dans une pharmacie et il reste plus de médicaments et hop tu vas dans une autre, car toi tu n’es pas libre, tu peux pas changer de médecin si le courant ne passe pas, y a pas la liberté de ça. Et puis une fois ça m’est arrivé, le médicament n’a pas été livré et donc rupture de traitement pendant très peu de temps, 24h. Ils font ce qu’ils peuvent c’est pas des chiens. Simplement, les détenus sont souvent assez malades à la base. Il n’y a pas forcément de stock dans la pharmacie en prison. Et puis moi le médicament que je prends il y a très peu de gens qui le prennent, il a fallu le commander, il n’y a pas d’arrivage comme ça. Mais ils font ce qu’ils peuvent. C’est sûr que moi j’avais peur. Je me disais « bon un jour sans c’est pas grave, mais pas plus ».

Au niveau médical ce qui est beaucoup plus inquiétant c’est qu’à partir de 20h les cellules sont fermées et les surveillantes n’ont pas la clef. Alors à la base il faut comprendre pourquoi elles n’ont pas cette clef. C’est pour éviter les abus sexuels, ça a été fait pour ça à la base, que ce soit les hommes ou les femmes, personne ne va dans les cellules. Donc pour ouvrir une cellule elles doivent faire un rapport au gradé, qu’il s’agisse d’une crise d’angoisse ou qu’elles hurlent à cause de douleurs physiques toute la nuit en tapant sur la porte.

Et à un moment donné le médecin en a marre. Donc moi je m’inquiète beaucoup plus pour les détenues qui ont une crise d’asthme ou qui se blessent gravement dans leur cellule, là je pense qu’il peut y avoir de gros problèmes. Moi je n’en ai pas vu. J’ai eu des problèmes très minimes au niveau de mes soins. En même temps je n’ai pas eu de crise aigüe non plus avec ma maladie, je ne sais pas ce qu’il se serait alors passé.

Tout est vrai dans mes livres. J’ai écrit, après mon recueil de poésies, un livre qui a eu beaucoup de succès : La prison ruinée, il a été vendu à 5000 exemplaires. Il est paru chez Indigène éditions, la même édition que Stéphane Hessel Indignez vous !. J’y raconte ma première incarcération à Fleury-Mérogis, comment les détenues sont dénuées de toute matérialité, de tout statut social qui les valoriserait, alors on cherche ailleurs, dans des choses purement humaines, qui ne sont pas de l’ordre du matériel ni du social. Et c’est là qu’on trouve des merveilles, la solidarité, la complicité, on trouve la joie, mais pas une joie économique. Par exemple il y avait des Asiatiques qui, des après-midi entières à Fleury-Mérogis, essayaient de trouver des trèfles à quatre fleurs. Voilà. Il y a des choses aussi poétiques que ça.

C’est « merveilleux » parce que cette privation de statut social, de matérialité, c’est comme si tous les adultes étaient extirpés de ces maux, des dérives capitalistes et néo-libérales. Vas y parle en ton nom et ne te raccroche pas à des faux-semblants et des illusions.

Donc ça c’était mon livre La prison ruinée. C’était compliqué pour moi de raconter qu’il y a des êtres merveilleux et de la beauté, en prison, tout en restant anti-carcéral.

Car je suis foncièrement anti-carcéral. Pourquoi ? Je vais même pas vous dire que je le suis parce qu’on est enfermées entre quatre murs, parce qu’on mange mal, etc. Non. Je dis que je suis très foncièrement anti-carcéral parce qu’on n’enferme pas n’importe qui en prison. Et que pour moi le crime circule dans toutes les couches de la société, alors pourquoi on trouve tout le temps le même profil socio-culturel en prison ? C’est cela qui est inadmissible ! A un moment donné on se rend bien compte qu’on pénalise surtout certaines personnes, ceux qui sont dans une misère économique, sociale, affective, etc.

Si on faisait plus d’études sociologiques on verrait que presque toutes les personnes qui sont en prison ont vécu la violence, la pauvreté, la misère, des incestes dans leur vie… Enfin que des trucs ignobles, alors pourquoi on les enferme ? Ce sont ces personnes-là qu’on devrait enfermer en dernier ! Enfin normalement ! Ça me donne la chair de poule, on devrait d’abord enfermer les personnes qui ont toutes leurs chances et leur demander « mais qu’est-ce qui s’est passé quoi…? ». On ne peut pas encore punir des personnes qui ont déjà été punies à la base ! Pourquoi cette violence institutionnelle envers les plus faibles ? Les personnes qui disent « non on n’a pas une justice de classe en prison », et bien qu’elles aillent en prison elles verront que si.

En fait quand le juge d’instruction reçoit deux jeunes hommes qui ont commis exactement les mêmes délits, avec celui qui est fils de bourgeois, blanc, bien sapé, le juge inconsciemment a des réflexes de classe, il va essayer de trouver des solutions avant de l’incarcérer. Avec celui qui est migrant, issu des quartiers nord, sans travail, en fait de façon mécanique et inconsciente il va aller vers la case prison. Normalement la prison c’est exceptionnel. Alors ce que j’ai vu en promenade c’est que les bourgeoises blanches friquées un peu âgées ben c’est celles qui avaient commis des crimes graves pour lesquels on ne peut empêcher de les mettre en prison. Les petites voleuses ou les filles qui vendaient du shit elles s’en sortent jamais et replongent tout le temps car elles ont personne derrière, pas de famille, etc.

Moi mon action dans la réalité, c’est d’écrire, c’est que le miracle de la poésie advienne. Après La prison ruinée, j’ai mis une dizaine d’années à écrire Miracle de Jean Genet qui est issu de ma thèse de doctorat en littérature et civilisation françaises. C’est une exégèse, une étude littéraire sans les murs, c’est-à-dire sans l’académisme universitaire. Ce livre, dont j’ai lissé les dernières épreuves dans ma petite cellule, a eu un certain succès d’estime auprès notamment des spécialistes de Jean Genet…

Puis, j’ai écrit Corps imaginaires, dans le cadre d’une petite résidence d’auteur en février 2019 à Marseille. Il retrace le portrait de deux détenues que j’ai connues. L’une est décédée, l’autre s’en est sortie, parce qu’il y en a une qui, grâce à son imaginaire, a pu réussir à agrandir l’espace des coursives, de la cour de promenade, des parloirs, et pourtant elle est handicapée. Elle est donc deux fois incarcérée, une fois dans son corps et une fois en prison. Et l’autre qui n’a pas réussi malheureusement s’est suicidée.  

J’ai comparé la prison à une maladie infectieuse. A la polio et donc je fais la comparaison : comment on guérit de l’une, comment on crée une maladie qui est le virus liberticide et comment on en arrive à mieux guérir la maladie naturelle que la maladie sociale ?

Mon dernier livre Surtout ne pas nuire (éditions Unicité), il faut le lire comme une tragédie grecque, pas comme un drame bourgeois. Chaque personnage va vers le chemin qu’il voulait éviter à tout prix. C’est une autofiction, disons une autobiographie romancée. Et un roman qui ne respecte pas les règles du roman.

C’est aussi l’histoire d’un prolétaire qui a oublié la lutte des classes et qui vit une passion triste avec une femme qui a oublié la lutte des femmes, et ça va aboutir à une catastrophe. Elle a 60 ans, comme à peu près tous les protagonistes de cette histoire, c’est subversif car je raconte les passions amoureuses de soixantenaires. Il faut s’en souvenir quand on lit les scènes un peu crues. Lui, c’est un ouvrier qui est très grand, c’est la caricature de l’homme fort, très bête aussi, il veut se venger de je ne sais quoi. Ce sont deux imposteurs. Elle, c’est une femme sexologue qui est complètement aliénée par sa propre classe, bien qu’elle ait eu des grosses velléités pour en sortir mais qui finalement va dans les trucs à la mode.

Elle va vers les révolutions à la mode, les mouvements à la mode pour s’applaudir elle-même et se faire une belle publicité d’elle-même. Elle n’a jamais rien fait pour aider quelqu’un, elle n’a jamais été dans le noyau là où ça brûle. Elle méconnaît complètement les différences et même les frictions et mésententes profondes entre différentes personnes qui font partie de la part maudite de l’humanité. Donc elle a un regard très surplombant, très méprisant. Je crois que Michel Foucault parlait d’un corps de gauche. Elle, c’est une caricature, une grosse « imposteuse » qui va se ruer sur un autre imposteur.

Et l’autre imposteur va jouer de son machisme pour lui montrer que, malgré le fric de cette femme, c’est lui « l’homme ». Et donc c’est insupportable cette histoire car il n’y a pas de vraie lutte ni de vrai combat car les deux n’existent pas finalement. Un troisième personnage, la narratrice, récolte de façon tragique leurs malheurs.

On m’a dit que c’était un bel objet littéraire, les gens m’ont dit qu’ils y avaient trouvé un vrai tempo car je casse la narration et aussi la linéarité au niveau du temps et de l’espace. Voilà j’ai écrit en 3 mois, lors du 1er confinement et un mois avant, Surtout ne pas nuire… II a été publié juste après le confinement, le 16 mai 2020… 

Une fille m’a fait le plus joli compliment en me disant que « si ce n’était pas aussi superbement bien écrit ce serait insupportable ». Et je pense que c’est la définition de la littérature. Les écrivains, notre boulot, c’est d’écrire des choses insupportables. Seule la vérité est invraisemblable et il faut à tout prix la dire, la crier, l’écrire…

Interview de Brigitte Brami, réalisée par Jihane El Meddeb et Joanna Martins.

Brigitte Brami Livres : Surtout ne pas nuire. Éditions Unicité, 2020 / Corps imaginaires. Éditions Unicité, 2019 / Miracle de Jean Genet. Éditions l’Harmattan, 2014 / La prison ruinée. Indigène Éditions, 2011 / La Lune verte. Éditions Saint Germain des Près, 1984.

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