Chronique de rue

JOUR 1

J’ai faim. Fait froid. J’ai soif. Je marche. Je sais pas depuis combien de temps je marche. Droit devant. C’est drôle, je marche droit devant et des fois je repasse par le même lampadaire. Par la même rue. Jamais par la même lumière. J’ai pas peur. Je shooterai dans une canette jusqu’au prochain point d’eau. Le bruit du métal contre la ville c’est mon hymne. J’ai pas peur. Je laisse la peur aux repus. Allez tous vous faire foutre. Je dis pas ça méchamment. J’ai rien contre les autres mais business is business il paraît. Le mec hier il m’a dit ça et je lui ai souri. Merci ou alors allez tous vous faire foutre. Moi je marche et des fois je sais pas que je marche. J’oublie, ça marche et ça m’emmène. Mes pieds et mes chaussures ont fusionné il y a longtemps mais j’ai des bonnes chaussures. J’ai des bons pieds. De temps en temps, je vérifie ma peau. La peau de mon visage sur celle de mes mains. Ma peau, c’est de l’Histoire. Et toi maintenant tu devrais rentrer. Regarde ton fils, je crois qu’il a froid.

JOUR 2

J’en veux pas à la société. La société n’existe pas. J’en veux pas à la normalité. La normalité n’existe pas. J’en veux pas à l’humanité. L’humanité c’est quoi ?
J’en veux à personne. J’envie personne. Je comprends pas. Je comprends trop, on voudrait corriger l’inatteignable. Les concepts, ce qui n’existe pas. On garde la colère et l’impuissance. On fait avec ce qui est à notre portée et on se venge sur les gens. On a que les poings et l’argent pour se comparer. Si tu en restes là c’est qu’ils t’ont absorbé. En mathématiques on appelle ça l’intégration. Consolide les barrières… Sors le barbare de l’enclos ! C’est bien. Tu te définis. Et tu t’encercles. Tu t’enfermes et tu t’intègres. Tu t’intègres à quoi ?
Tu sais, je les vois bien sortir de chez les putes. Courir à leur voiture honteux. Couilles vidées mais pleines de culpabilité. C’est pas honteux d’aller aux putes. Prostituée c’est un métier. J’y suis jamais allé mais à choisir je préfère payer pour ça que pour me faire cirer les pompes.
Je suis pas fier tu sais. J’ai pas honte. J’utilise pas ces mots. Je réfléchis pas avec ces mots. Réponse A ou réponse B mais des fois c’est la question qui est pas bonne. J’en veux à personne et je m’en veux pas. Des fois je sens que j’en veux au système. Et je me dis que c’est bien foutu leur truc, j’ai jamais le système en face. Le système, c’est des rouages, des mécanismes. Les mécanismes ça se combat et ça c’est mon travail. Je me suis embauché en CDI il y a trois ans. Et mon salaire, c’est cette envie qui me tient debout. Ce besoin vital de continuer à essayer de comprendre.

JOUR 3

Ça servirait à quoi d’aller leur chier dessus ? Et puis, c’est qui « eux » ? De toute façon si mon étron peut les atteindre, c’est que c’est pas eux. J’en ai cramé des Renault 5. C’était joli ce feu. Il m’a pas réchauffé. J’aime pas le mot dignité mais même assis je suis debout. Et je te jure, je souris, sincèrement, je souris encore du ventre. L’autre jour, un mec bourré – je l’avais vu se la coller au bar d’en face – m’a jeté un billet de 10€ sans même me regarder. Il me l’a jeté. Ce truc, ça m’a levé. Mon corps s’est levé puis je me suis levé. Je l’ai regardé dans les yeux. Je lui ai tendu son billet fermement. Il m’a dit j’ai du fric toi t’en as pas alors prends. Il est rentré chez lui avec ses dix balles et ses deux grammes d’alcool. Et moi j’ai fêté ça. J’ai épluché ma banane en ouvrant ma bière. Et j’ai trinqué, avec ma bouche et mon sourire.

Fabien Drouet

Ecrit avec Mohammed

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