Ateliers Libertatia

Récits de vie
Sun SaoAlbert Sahenoun ToufiqMarie Idihadi

Textes collectifs autour du corps

Mon corps

Récits de vie

– SUN SAO –

Sun est issue d’une longue lignée de chamans et d’ascètes mystiques cambodgiens. Mais le régime des Khmers rouges est venu chambouler la cohérence de cet univers. Les fracas de l’Histoire ont donc fait que Sun a « poussé hors-sol » loin de la régularité de cette transmission initiatique traditionnelle. Jusqu’au jour où Sun s’est effondrée. Saisie par des angoisses au point de ne plus pouvoir ni sortir de chez elle ni même adresser la parole à quelqu’un, Sun a traversé les pires possibilités et impossibilités d’elle-même. Alors Sun est morte et Sun a abandonné sa vieille individualité. Il a fallu reconstruire, refaire des liens avec le passé pour donner un visage humain à l’avenir. Maintenant Sun est maman. La naissance de son fils, c’est le début de sa renaissance à elle. Sun vient toujours aux ateliers accompagnée de Nathan, son fils.

Au commencement

Je suis née en Thaïlande mais je suis cambodgienne
mes parents m’ont conçue pendant la guerre
un génocide des intellos et des personnes qui n’étaient pas dans le parti
au début Pol-Pot est venu en France je crois il a appris le marxisme en France
ensuite il a créé son parti…
je ne comprends pas comment l’idéologie communiste peut engendrer ce genre de monstruosité
je ne crois pas que ce soit « ça » à la base, le communisme
si mes parents sont vivants, c’est qu’ils étaient des paysans et ils ont fui en Thaïlande
je suis née dans un camp de réfugiés en Thaïlande
SAKEO il s’appelait le camp
et ma sœur est née dans un autre camp en Indonésie
puis ils ont eu le choix entre un avion pour les États-Unis et un autre avion pour la France
mon père a insisté pour prendre l’avion vers la France pour éloigner ma mère de sa famille
mes parents ils se disputaient tellement qu’un jour j’ai tapé du poing sur la table et j’ai dit
« Ça suffit. Séparez-vous ou bien restez ensemble, mais cessez de vous disputer ! »
Ce que j’ai dit a fait réfléchir mon père et il est parti…
je me sens un peu fautive
j’aurais peut-être dû me taire au final
ou peut-être que si je m’étais tue, ils seraient encore à se charcler à la maison…
quand ma mère m’a eue…
ils sont passés d’enfants à adultes d’un coup, dans un monde devenu incompréhensible
sans préparation, adultes et exilés…
quand j’ai appris à lire le français alors ils m’ont tout délégué
je suis devenue La Responsable
mes parents comprenaient rien au pays où on était
j’avais 6 ans et je remplissais les feuilles d’impôts et le resteils ont fait d’autres enfants mais c’était à moi de m’en occuper
du coup ce n’est qu’à trente ans que j’ai eu mon enfant, le mien
car je ne voulais plus de cette responsabilité…j’ai fait un burn-out avant d’avoir mon fils
j’étais dans la nuit noire de l’âme
un jour je me suis dit
« pourquoi je fais tout ce que je fais ? »
Y avait pas de sens…
« est-ce que c’est ça être heureuse ? »
« c’est d’un ennui ! »
c’était un long fleuve tranquille
boulot dodo des sous un compagnon
mon côté spirituel m’a obligée à remettre tout en question
comme le phénix j’ai subi une mort et je suis re-née
il fallait que je passe par cette période
j’avais l’impression de ne plus bouger
j’avais l’impression de m’autodétruire en faisant rien
j’avais développé toutes les phobies de la terre je les avais
mon ex se sentait impuissant et en même temps en colère
car il s’appuyait sur moi et moi je ne pouvais plus prendre de décision
et lui ne prenait pas trop de responsabilités
il a fui tout ça
la naissance de mon fils m’a bousculée
et à partir de là, la responsabilité ça ne regardait pas que moi…
j’ai pris conscience qu’il était très négatif, mon ex,
maintenant que j’étais réveillée et consciente je ne pouvais pas rester avec
lui
il me tirait vers le bas
ça l’arrangeait en fait que je reste dans ce truc bas
« sans moi tu serais pas capable de t’en sortir »
alors je lui ai demandé de partir
j’avais des douleurs c’était devenu physique
au début je comprenais pas pourquoi j’avais mal
les médecins me donnaient des anti-inflammatoires
j’avais un syndrome de « Sadam » :
je serrais tellement des dents que ça me faisait mal aux cervicales et que ça modifiait mon visage
comme ils disent,
je « somatisais » :
tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime

En chemin

J’ai grandi dans une famille bouddhisteils avaient des rituels ils connaissaient des mantras
avant il y a deux ans j’étais pas trop religieuse
enfin je veux dire
je ne croyais pas à une conscience universelle
quelque chose
j’étais pragmatique cartésienne Saint-Thomas
mais il s’est passé des choses bizarres dans le passé
quand mes grands-parents sont morts un soir je dormais
et je sentais comme des présences et c’est en sentant ces présences que j’ai compris
ce que c’était que la mort
et je suis allée voir ma mère qui regardait la télé
et j’ai dit « j’ai peur de la mort car j’ai l’impression de sentir des gens à côté de moi et je ne sais pas ce qu’ils veulent »
et ma mère m’a dit « ne t’inquiète pas ils veillent sur toi »
je me suis dit, c’est mes grands-parents ils m’aiment et j’ai réussi à m’endormir
comme ça, en me disant : « pas de souci c’est la famille »
j’avais toujours des intuitions, tout le long de mon parcours
j’avais l’impression d’être Cassandre
de savoir des choses à l’avance
j’avais des pressentiments mais je ne pouvais rien faire
et j’avais l’impression que ce don se développait
un jour j’étais toute seule à la maison
mes parents étaient à la mer
je regardais « Alerte à Malibu » et j’entendais toc toc toc
et ce bruit a recommencé et là je me retourne et je vois un gamin
de type arabe qui frappe à la porte
plus tard mon petit frère m’a dit qu’il y a un gamin du quartier qui est mort ce jour-là
plus tard je me suis obligée à me dire
qu’à chaque fois qu’il arrivait des choses bizarres
que c’était un effet d’optique ou mon imagination
par exemple je fais la bise à quelqu’un et je sens quelque chose de pas bien
et la personne juste après elle a un accident ou se fait cambrioler ou quelque chose
j’ai peut-être un cerveau que je comprends pas et qui capte des choses à l’avance ?
maintenant je sais qu’on appelle ça « synchronicité »
les gens m’ont dit « tu es bizarre tu fais peur » ou « tu devrais développer ce truc »
et dans ma famille j’ai appris que mon grand-père était chaman au pays
et que dans ma famille il y avait beaucoup de sortes de sorcières et de sorciers
les Khmers rouges ont voulu brûler grand-père
et mon grand-père s’est fait jeter vif sur un bûcher de flammes
et il est ressorti du feu vivant, il avait rien senti le grand-père !
à cause de la guerre, la transmission a cessé…
Aussi le frère de mon grand-père était médium,
c’était l’idiot du village
un peu simplet alors on l’a fait moine
parce qu’on ne savait pas quoi faire de lui
et un jour il est allé méditer dans une grotte à l’entrée du village
et il a disparu pendant 15 jours
on l’a retrouvé à l’endroit même où il était en train de méditer
15 jours plus tard
toujours dans la même position
des gens l’avaient vu avant et après ces 15 jours
et pour mon oncle il avait pas disparu
il avait pas bougé de sa place
et le temps n’avait pas été si long
et depuis ça il avait changé
quand il est revenu il était illuminé
il avait la pleine conscience
ce n’était plus le même
il était tellement serein !
les gens lui faisaient des offrandes et il guérissait les malades
dans notre croyance il y a un monde parallèle
il a été absorbé dans ce monde-là et il est revenu avec la connaissance !
après la naissance de mon fils quand ça a commencé à aller mieux
j’ai suivi une formation bureautique et j’ai rencontré quelqu’un
quand je la regardais je voyais une aura autour d’elle
je savais que cette personne faisait de la relaxothérapie
je suis allée la voir plutôt qu’encore un énième médecin ou psy
quand je commençais à lui parler de tous ces trucs bizarres qu’il faut pas raconter à moins de passer pour fou
que je gardais pour moi
j’ai senti un tremblement tout à l’intérieur
elle m’a dit « tu as quelque chose que tu dois développer »
j’écoutais sans y croire elle m’a dit « essaye de parler à l’univers »
du coup j’ai essayé

Le territoire

Je sais pas ce qu’il m’a pris mais un jour j’ai posé une question à l’univers
du style « est-ce que je suis la seule personne aussi bizarre ? »
Et j’ai eu une vision
j’étais éveillée
comme un film qui est passé dans ma tête
je voyais la terre comme si j’étais en dehors de la terre
une vision d’ensemble
il y avait des petites lumières qui s’éclairaient dans des points de la terre
et entre tous les petits points il y avait un lien lumineux qui reliait l’ensemble
j’ai compris : « je ne suis pas seule je suis reliée à d’autres petits points de lumière »
« je dois rechercher les autres petits points »
comment je dois trouver les points ?
les coïncidences, le hasard fait que je tombe sur des gens qui vont « m’apprendre »
à chaque fois que je rencontre des gens qui vont m’apporter quelque chose
je ressens ce tremblement intérieur
ayant grandi ici par rapport à l’éducation de la société
je gardais ça pour moi
j’avais l’impression d’être folle
après ça je me suis dit
c’est possible y a un truc
alors j’ai décidé : « on va s’amuser à affronter toutes les peurs une à une »
parce que à l’époque j’avais toutes les phobies du monde
c’est comme ça que je suis venue à l’Embobineuse
pour l’atelier théâtre
et que j’ai trouvé Libertatia
c était la peur de l’autre, la peur de m’exprimer, la peur de mon corps
que je suis venue combattre ici
j’ai pris le taureau par les cornes
si on croit à l’âme on est venus ici pour apprendre
et pour affronter la peur
pour découvrir l’amour
pour connaître l’amour il faut connaître la peur
tu connais alors tu n’as plus peur
tu aimes !
les expériences sont venues plus rapidement
j’ai l’impression d’avoir maintenant
une influence sur le monde
avant j’étais prisonnière et je subissais tout cela
maintenant c’est dingue j’ai l’impression que ma pensée crée le monde
qu’avant « ça » ne bougeait pas
et maintenant « le système » bouge
avant, la connaissance que j’avais du monde était finie et y avait rien qui pouvait bouger
et maintenant je crois que les choses peuvent changer
y a rien d’inerte, de figé
quand on a compris ça
le pouvoir de la pensée…
j’ai l’impression d’être dans la matrice
c’est très subtil mais ça peut aller très vite
les choses changent et il faut le temps que ça se mette en place
j’y pense et tout ça existe déjà
et cela crée un background, une mémoire, une perspective, une longue chaîne de causes et d’effets,
une histoire
ça ne vient pas de nulle part mais ça vient pourtant de surgir dans ma conscience
tout ce que tu penses, c’est vrai
par exemple
à un moment j’ai vraiment compris que c’est injuste ce que vivent les femmes
je l’ai compris avec tout mon être
et au même moment il y a eu des choses, toutes ces dénonciations…
petite, j’ai toujours eu ce sentiment
petite, j’avais conscience d’être guidée
j’avais fait un rêve et j’ai compris après que c’était comme une EMI
(expérience de mort imminente)
j’avais neuf ans
j’étais une adulte dans le rêve et la matière n’avait aucune influence sur moi
et je pouvais faire ce que je voulais avec
je me posais une question j’avais la réponse immédiatement
… sentiment de plénitude…
il n’y avait rien que je ne pouvais faire
j’avais toutes les consciences
j’étais La Conscience
le monde est devenu magique, beau, j’étais dans le Nirvana
c’est là où je veux être !
à ce moment-là, je me vois sortir de mon corps et m’approcher d’une lumière
et là, des êtres qui me faisaient signe de venir
ils étaient tous beaux et lumineux
mais je me suis mise à énumérer tous les trucs que je devais apprendre sur terre
et une fois que j’avais tout énuméré
je me suis retrouvée à nouveau dans mon corps
c’est comme si j’avais eu le choix de retourner à la Source
et j’ai pris conscience que je devais rester apprendre
après j’ai mis tout ça de côté…
pendant des années…
aujourd’hui
j’ai fait un entretien pour devenir comptable dans l’association la Cantine
je suis dans le conseil d’administration
j’essaye de trouver là où je suis « alignée »
faut que je travaille
pendant un ou deux ans j’ai fait plein d’activités pour trouver là où je vibre
je suis le sujet et l’objet de l’expérience.

– ALBERT –

Albert est poète. Sa sensibilité extrême et son intuition décalée, aujourd’hui sources de joie et de reconnaissance à travers la poésie qu’il écrit et déclame, ont été par le passé de lourds fardeaux à l’origine de souffrances profondes. Ayant la soixantaine et l’appétit de rattraper le temps perdu, il fréquente le Groupe d’Entraide Mutuel « Sentinelle Égalité » du 5ème arrondissement de Marseille depuis plusieurs années, et a intégré Libertatia, le « 102ème département » au cours de l’année 2018.

Au commencement

Je possède un corps comprenant une tête, deux jambes, deux bras
j’ai les yeux verts
je possède des lunettes parce que ma vue est basse
je suis pour ainsi dire un astigmate
mon ventre est un peu gros
je voudrais perdre du poids
je possède une cicatrice à la jambe droite
quand j’étais jeune j’ai eu un accident de circulation
je vous parlerai pas de mes hanches ni de mes reins
le bilan sur ces 60 années avec les autres êtres humains n’est pas vraiment brillant
je ressens de la joie et de la déception envers mes congénères
j’ai été soigné pour les nerfs
et maintenant j’ai des problèmes de diabète
j’ai toujours été angoissé
je suis sous curatelle
mon frère est mon curateur
mon frère est honnête mais ma belle-sœur et ma nièce tirent les ficelles
j’ai hérité de l’appartement de mes parents
appartement que j’ai revendu
les premiers temps je pouvais disposer de cet argent
mais maintenant mon frère l’a placé à la banque et chaque fois que je veux utiliser de l’argent
je dois avoir l’accord de mon frère
par exemple là
je voudrais acheter un canapé
et bien je peux pas
ce blouson que je porte
je l’ai acheté avec mon père il y a une dizaine d’année avant le décès de ma mère
et maintenant même pas je peux m’en acheter un neuf…
j’ai ED qui me demande sans arrêt de régler
j’ai un appartement du côté Chave – Blancarde
je suis à la retraite
j’ai été vendeur
j’ai travaillé dans les bureaux
j’ai fini dans un ESAT
j’ai pris ma retraite anticipée à cause de dépression nerveuse
je suis né en Alsace
j’ai presque toujours vécu à Marseille
mes parents sont arrivés sur Marseille en 1960
ils étaient des résistants sur Marseille
alors ils ont voulu revenir
ça leur manquait le soleil, la mer, tout ça, alors ils sont revenuset les compagnons de lutte aussi
la vie ?
j’ai eu des moments de joie, des moments de tristesse
ça n’a pas toujours été rose
l’école était sévère
on distribuait des coups de règle
les porte-plumes, les bonnets d’âne
j’ai été souvent puni
et ce n’était pas toujours mérité
j’ai eu plusieurs rêves et je ne me souviens pas de tous…j’ai atteint la soixantaine maintenant
je ne sais plus ce que je peux espérer
alors je ne me fatigue pas
à espérer
quoi que ce soit

En chemin 

Si ça passe bien je devrais vivre encore 20 ans
je fais du théâtre du chant j’écris des poèmes des nouvelles j’ai écrit des chansons
je fais partie d’une association de poètes
il faut aller de l’avant
et on verra bien ce qui se passe
après la mort
peut-être il y a un au-delà mais pas forcément religieux
peut-être cela ne sera ni l’enfer ni le paradis
mais un au-delà… scientifique
Hahahaha !
avec des techniciens en blouses blanches
et de douces infirmières
Hahahaha !
ou bien un au-delà… théâtral
la mort comme les coulisses d’un grand théâtre par exemple
avec des petits gâteaux et des boissons chaudes
chacun dépose son costume et on papote
en attendant la prochaine représentation
ou bien peut-être que je suis déjà mort et que… c’est pareil ?
juste le point de vue qui change, à l’intérieur…
si je devais changer de vie…
je voudrais être transformé en palmier dans une
île du Pacifique pour profiter du soleil toute l’année !
Hahahaha !
le rire et le chant ça peut soigner la vie
ou peut-être guérir de la mort
la mort du cœur certainement oui
parfois je rêve que je vole dans le ciel
comme Jonathan le Goëland
mais je ne crois pas que je ne me sois jamais réveillé.

Le territoire

A l’heure où tout redevient calme,
J’aperçois les collines rouges,
Couronnées de nuages bleutés ;
Emportant avec elles
Mes souvenirs d’enfant sage.
C’est le vide
C’est le néant
La source limpide suspend
La cadence de mon rêve.
Comment effacer de ma mémoire
Cette vieille maison abandonnée,
Toujours fidèle au rendez-vous,
Et si présente dans mon cœur ?
Je me revois,
Le long de ce chemin escarpé,
Accroupi,
Cueillant les couleurs printanières,
Et si bonnes à respirer.
L’arôme sauvage
De la rosée du matin
Pénètre au plus profond de mon corps
Et rafraîchit mon âme tourmentée.
À l’heure où tout redevient calme,
Mes collines rouges frissonnent,
Parées de brume, elles disparaissent,
Image furtive de mon passé.

Cancer du temps

J’ai un cancer et je n’ai plus beaucoup de temps. J’ai un cancer de la gorge alors je n’ai plus le temps. J’ai un cancer, j’ai besoin d’amour. Je veux un logement. Je veux un logement sur la lune. Embrassez-moi avant que ma bouche ne pourrisse. J’ai pas de papiers. J’ai pas de travail. J’ai pas de solution. Je veux de l’argent. Je veux pas travailler. J’ai pris des médicaments. Je suis 123e sur la liste d’attente mais tu vas me mettre à la première place en pole position. En haut de la pile, mon cochon. Mon dossier. Mon cancer est prioritaire. Je veux de l’amour. Sonnant et trébuchant. Je veux de l’amour cash. Je veux de l’amour concret. De l’amour liquide qui étanche ma soif de cash si tu m’aimes je veux des preuves. Je veux un médicament qui marche. Sinon c’est moi qui ne marche plus. Sinon c’est moi qui crève si le traitement n’est pas efficace. Je veux de l’argent qui aime. Je veux un travail qui m’aime. Pas un travail qui tue. Je veux le temps de l’amour. Prendre le temps lent. Je veux trouver mon truc. Le temps qui traîne dans un travail que j’aime. Ou un café en terrasse au soleil. Mais c’est pas ça qui va me ramener de l’argent. Je veux l’argent. Pour avoir les papiers il faut l’argent, mais pour avoir l’argent il faut le travail, mais pour travailler il faut des papiers et pour avoir les papiers il faut l’argent. Pas d’argent, pas de pantalon. Alors je vais crever. Parce que j’ai plus de médicament. Parce que je ne trouve pas un travail qui me donne l’argent. Parce que je n’ai pas de pantalon. Qui me donne de l’amour. Personne ne me donne l’amour. Un travail médicament qui guérisse mon cancer du pantalon. Quand on aime on ne compte pas. Et moi je ne compte pas. Je ne peux compter sur personne. C’est comme si j’étais mort. Un travail par semaine c’est déjà trop. Sinon je pète les plombs. Car je n’ai pas le temps pour l’amour. Je n’ai pas l’argent pour le temps. Je n’ai plus de médicaments pour acheter un pantalon. Je cours après la mort. Je suis malade du cancer du cœur de la foi. Je n’ai plus la foi. Je suis prioritaire et rationaliste sur la dernière roue du carrosse. Je fais le coq en pâte mais je vais crever si je n’arrive pas à me loger dans un cratère sur la lune ou dans le cul d’une poule avant ce soir minuit d’accord ? T’as pas une clope ? Monsieur vous êtes docteur ? Alors fais quelque chose docteur ou je te pète la gueule monsieur.

Maladie

J’ai une socio-hépatite. La vie en société me donne des crises de foie.
J’ai le syndrome de la pète. Du coup, là où je suis, ça pue.
J’ai une tonsite alors je suis chauve.
J’ai la mécontentomanie. Monde de merde.
J’ai la je-sais-pas-tite aigüe parce que je ne sais pas vraiment ce que j’ai,
mais j’ai quelque chose qui va de travers, c’est certain.
J’ai la reine-boniose. Euh pardon je veux dire la rainbowniose. Je vois des arcs-en-ciel partout.
J’ai le prout chronique. C’est un peu comme le syndrome de la pète.
J’ai une torticoliose. C’est-à-dire que j’ai une tortue qui se promène sur le col de ma chemise.
J’ai une hypopognonite. Pour Noël je voudrais une moustache. Je suis fauché mais je t’aime.


– Sahenoun Toufiq –

Toufiq est algérien. Un jour, il a rassemblé toutes ses économies et a pris l’avion pour la Turquie. Puis de là, clandestinement, il a traversé toute l’Europe, jusqu’à Marseille. Nous l’avons rencontré en distribuant des repas chauds gare Saint-Charles. Il est entré dans Libertatia il y a à peine quelques semaines. Voilà son histoire.

Au commencement
Je viens du désert
j’avais de bonnes raisons de partir
alors dans la vérité du moment
je suis parti

En chemin
c’est la destination vers la France
c’est le mois de juin 2018
j’ai quitté l’Algérie vers la Turquie
c’était le mois de Ramadan
j’ai quitté l’Algérie à 8h
je suis arrivé à 11h30
je suis resté huit jours en Turquie
pour comprendre le départ vers la Grèce pendant ces huit jours
nous sommes restés dans un village à la frontière avec la Grèce
nous étions 12 personnes
tous du même village d’Algérie
20 ans, 22ans, 23 ans, le plus grand c’était moi 43
et le plus petit c’était 19
nous avons passé des postes de contrôle
le garde militaire a couru derrière nous
mais hamdullah nous avons échappé à la gendarmerie militaire
nous sommes arrivés à 5 heures du matin à Ozokobro
un village à la frontière
et avons poursuivi notre chemin jusqu’à Iderna
un autre petit village pas loin de la Grèce
nous sommes sortis à minuit et arrivés à seize heures à la frontière
là, un mur de 6 mètres doublé avec des fils électriques
nous étions en train d’observer la garde
ils ont changé la garde à 6h20
les gardiens sont partis et nous avons sauté le mur de 6 mètres
avec du bois et du plastique
pour que l’électricité ne fait pas de mal
et hamdullah nous avons sauté le mur de 6 mètres
nous avons traversé des petits villages
des paysans grecs qui travaillaient nous ont vus
mais ils n’ont pas appelé la police
nous sommes restés presque une journée là-bas
puis nous avons pris la route pour Newvisa
et nous arrivons à 9h comme ça du matin
et on a pris une autre route pour arriver à Ossiada
c’est le dernier village pour nous
pour changer les vêtements là-bas
il y avait un lac on était en bout de lac à 6h du matin
nous attendions que le soleil se lève pour prendre le bus pour Thessalonique
avec les passagers les citoyens grecs
et hamdullah nous sommes arrivés à Thessalonique à 1h30 du matin comme ça
nous avons demandé un hôtel on était 12 et pas de papiers
alors au lieu de payer 20 € nous avons payé 40 € par personne
nous sommes presque restés 3 jours en Grèce
manger, se reposer, puis nous avons pris la destination de l’Albanie
mais là-bas gros problèmes avec la police des frontières qui nous a fait arrêter
garde à vue, pendant toute une journée
la police a pris nos coordonnées
nous avons donné des fausses coordonnées
nous avons dit que nous étions tous des Syriens
ils nous ont renvoyés vers la Grèce
mais nous sommes rentrés une autre fois et ils ont pas vu hamdullah
avec un taxi nous sommes allés à Tirana
nous avons payé 100 € par personne
et nous avons pris un hôtel 4 étoiles
après 5 jours nous avons repris la route pour le Montenegro
où nous avons pris le train jusque dans la montagne
c’était difficile pour passer là-bas
il y avait beaucoup de policiers
nous avons pris la fuite
nous nous étions séparés en 2 groupes
6 personnes et 6 personnes
ils nous ont attrapés trois fois le même jour
et une quatrième fois le lendemain
et ils nous ont renvoyer en Albanie
à chaque fois
et on recommençait
on essayait de passer
coûte que coûte par la forêt
il y a plein d’arbres
tu ne peux pas voir la personne mais eux ils ont des jumelles
mais nous avons essayé plusieurs fois
la quatrième fois
ils nous ont pris tous nos téléphones
sauf un
alors nous n’avions plus qu’un seul GPS
à 4h30 du matin ils voulaient encore nous renvoyer en Albanie
mais le gardien de notre cellule a oublié de fermer la porte
alors nous avons pris la fuite
avec un seul GPS pour traverser la montagne
jusqu’à minuit nous avons marché
attention c’est très difficile
et j’avais une bosse à ma jambe droite
avec un bâton et ma veste j’ai bricolé une espèce d’attelle
et j’ai continué à marcher
pas de nourriture, pas d’eau, rien à manger, plein de serpents
finalement nous sommes sortis dans des champs de raisins
nous avons mangé
et nous avons squatté une maison
pardon
c’était sans mauvaise intention
il faut pas comprendre autre chose
on voulait rien voler nous
c’était juste pour trouver un peu de repos
un de nous est parti dans une station-service pour acheter un peu de nourriture et de l’eau
c’était difficile pour sortir dans la rue
devant les autres citoyens parce qu’ils connaissent tous les gens qui vivent là
c’est un petit village et nous étions sales
tu peux pas nous regarder
car si tu nous vois
vous savez de suite que nous sommes des clandestins
nous avons trouvé des taxis
puis nous avons fait une demande d’asile pour se reposer
nous n’avions pas le choix
chacun de nous a demandé l’asile
en disant
je suis Syrien ou Irakien, ou Palestinien
tout ça c’est pas pour faire des problèmes
mais un Algérien il a pas le droit de faire des demandes d’asile là-bas
nous avons travaillé et gagné un peu d’argent
puis nous avons pris la route pour la Bosnie
c’est difficile d’entrer là-bas
tu arrives au dernier village et il y a des voitures militaires et de police civile partout
mais hamdullah la douane était sur la droite et nous avons pris sur la gauche
eux ils pensent que les clandestins vont passer par la forêt
mais la forêt est pleine de militaires, c’est difficile
alors au lieu d’entrer dans la forêt, nous avons juste contourné de 5 mètres le poste de douane
et nous sommes arrivés sur la route
là on faisait attention aux Golfs rouges
on sache ça nous : « les Golfs rouges c’est des voitures de la police »
nous avons presque marché pendant deux jours pour arriver au premier village
et nous avons squatté une autre maison
pour manger
prendre une douche
nous avons repris la route
et nous sommes tombés dans un problème
parce que le pays est divisé en trois pays
et dans un village de Serbie
les gens nous ont insultés de sale race
et ils ont appelé la police
mais nous n’avions pas peur j’ai dit à mes amis
« il ne faut pas arrêter »
« rien ne va nous arrêter »
« on va pas se rendre »
« il faut courir »
malheureusement ils étaient très faibles et plus jeunes
et ils ont été arrêtés
la voiture s’est mise devant nous
mais moi et un de mes amis
on a couru
un policier m’a attrapé le bras et arraché le sac mais j’ai pas arrêté de courir
j’ai couru
c’était des gros d’au moins cent kilos
ah si c’était des policiers sportifs
ça aurait été différent
mais c’était pas le cas
on sache ça nous
et pour faire ce parcours
il faut de la patience et du courage
nous avons marché et traversé les villages pendant plusieurs jours
quand on voit une maison seule on rentre discret pour manger
on a pas le choix
on a rien
on fait ça mais c’est pas pour faire du mal aux citoyens
juste pour manger
dans un autre village
je suis rentré dans une maison
mon sac était parti perdu alors
j’ai pris les vêtements d’autres personnes
mais j’ai pas pris d’autres choses je le jure
j’ai changé et le lendemain nous avons pris des tickets jusqu’à Sarajevo
il nous restait encore beaucoup de chemin
nous sommes restés en Bosnie 2 mois
les gens étaient gentils
là-bas nous avons travaillé
et un jour nous sommes allés sur un rond-point
où il y avait des semi-remorques
pour l’Italie pour l’Allemagne…
nous recherchions le bon camion pour s’accrocher dessous et partir
mais on nous a arrêtés
on nous a pris les portables, les vêtements, l’argent, tout,
ils nous ont renvoyés nus
mais nous avons recommencé
hamdullah nous avons travaillé, gagné de l’argent, racheté des portables
et nous avons recommencé
15 jours plus tard nous sommes entrés en Croatie
à Jezila nous avons pris des bicyclettes avec des casques
nous sommes entrés dans la forêt à 3h du matin
nous avons dormi un peu nous avons changé les vêtements
déguisés comme des touristes
et à 9h nous avons pris le bus avec les touristes jusqu’à Zagreb
en Slovénie nous avons déposé une demande d’asile
pour ne pas être renvoyés en arrière en Croatie
s’ils nous avaient trouvés encore ils nous auraient encore frappés
volé nos vêtements, notre argent, les portables
attention !
il y a des gens qui ont perdu leurs mains, leurs yeux, leurs doigts
et je suis resté un mois en Slovénie
et j’ai pris la carte
puis j’ai réussi à traverser l’Italie jusqu’à Vintimiglia
la frontière entre la France et l’Italie
et j’ai pris le train
j’ai pas payé mon ticket
et oui, vous le savez tous, j’ai pas payé mon ticket
mais on fait pas de mal aux gens
on veut pas le mal, on veut le bonheur, mais on a pas le choix
alors la contrôleuse est venue et m’a demandé le ticket
franchement, je lui ai menti
ouais
j’ai dit que mon ticket était dans la poche arrière de mon pantalon et que je l’avais perdu
elle m’a dit : « monsieur le prochain arrêt c’est Menton c’est la France »
« tu vas descendre et expliquer cela à la police »
quand je suis descendu à Menton
il y avait quinze ou seize policiers
je leur ai dit la même histoire
et que la contrôleuse ne voulait pas que j’achète un autre ticket
en fait j’avais trente euros mais si j’avais pris un billet et bien j’aurais plus rien
il y avait d’autres clandestins dans le train
et le problème des papiers pour eux était clairement identifié
alors un autre policier et venu me demander quel était le problème avec moi
j’ai raconté de nouveau que la contrôleuse ne voulait pas que j’achète un nouveau ticket
et le jeune policier a demandé à son chef
« qu’est-ce qu’on fait de celui-là ? »
« quel est son problème ? » a demandé le chef
« problème économique » a répondu le jeune policier
« et bien si c’est un problème économique, il reste là » a dit le chef
et les policiers ont embarqué les autres et moi je suis resté avec le jeune
un train est arrivé
le jeune m’a dit de monter et d’acheter un ticket dans le train
et je suis arrivé à Nice
où des amis m’ont hébergé
et le lendemain
j’étais à Marseille
enfin

Le territoire
ce que j’ai raconté
c’est réel
c’est la vérité
c’est une aventure
c’est un rêve
c’est la liberté
c’est la recherche du bonheur
c’est le Mektoub
comme vous voulez
à la gare Saint-Charles
je faisais la queue pour prendre un repas chaud
et j’ai discuté avec Félix
et il m’a proposé de passer ici
et maintenant
hamdullah je suis devant vous
égal à moi-même
libre
oui
les choses arrivent
oui
elles arrivent
puis elles passent
hamdullah
ça va bien se passer
Incha Allah


– Marie Idjihadi –

Marie Idjihadi est comorienne. Sa présence est formidable. Elle est très malade et il faut l’accompagner lorsqu’elle marche. Elle est presque aveugle mais lorsqu’elle vous regarde elle vous transperce. Elle connaît beaucoup de chansons traditionnelles et des histoires d’avant la naissance du monde. Des histoires qui expliquent pourquoi l’être humain est humain et pourquoi parfois il ne l’est pas. Elle récite le Coran et croit en la magie du verbe.

Au commencement
Je suis née le 4 avril 1965
je suis en France depuis 1999
je recherchais la santé
je suis comorienne
j’ai travaillé trois ans ici en France
mais maintenant mon état de santé et de fatigue ne me permet pas de travailler
aux Comores, y a pas d’hôpital qui peut prendre en charge mon état
je faisais le ménage
je reste à la maison
je mange je dors je fais la prière
je suis devenue fatiguée après mon pèlerinage
j’ai une carte de résident que je dois renouveler tous les dix ans

En chemin
C’est mon voisin qui m’aide
pour venir
il m’amène jusqu’ici
c’est un échappatoire pour moi de venir ici
je suis courageuse je suis fatiguée et presque aveugle
mais je viens ici faire du théâtre et des exercices
pour casser l’isolement
c’est pour rester en activité
je reviens pour me remettre en activité
toute ma vie j’ai appris à être triste
j’ai monté et descendu les escaliers de la tristesse
et j’ai mis du temps à comprendre
que les larmes et l’humain ne font qu’un
alors je viens ici et je danse
parce qu’à la maison il y a beaucoup de problèmes
les voisins les enfants l’argent

Le territoire
Mon rêve c’est d’avoir le nécessaire
je n’attends pas de miracle
pour moi la magie et la réalité sont pareilles
la magie est une forme de réalité pour ceux qui la vivent
ce qu’il y a dans mon cœur combien le savent ?
ça fait longtemps que je rêve d’un bébé
quand je dors, mon corps, mais dans mon rêve, il y a un bébé…
je marche tout le temps, mais je ne vois pas avec mon œil droit
moi, j’ai besoin de la France, pour me soigner, pour les médicaments
y a pas papa, y a pas maman, mais la France : il est papa et maman !
si je pouvais changer quelque chose ? j’aimerais avoir 5 maris !
un pour chaque jour de la semaine !
sauf le week-end et beaucoup d’argent
mais merci mon Dieu
je veux pas changer.


MON CORPS

Je m’appelle Mya, j’ai 10 ans et je suis née le 3 janvier 2008 vers minuit. Ce jour-là on a dit à ma mère et à mon père : « c’est une fille ». J’étais désignée comme fille, femme, femelle, gonzesse, gadji, comme vous voulez m’appeler. J’ai basé ma vie autour de ces mots : « c’est une fille ». Avec un caractère de fille, des attributs féminins, et tout ce qui va avec. J’étais destinée à devenir une dame avec des cheveux longs et qui met du maquillage pour cacher ses défauts. Beaucoup de gens sont bien dans leur peau dès la naissance mais moi à ma naissance jusqu’à mes 6 ans je n’avais pas confiance en moi. Par exemple j’ai trouvé que j’avais une voix d’homme. Mais maintenant je me sens mieux dans ma peau. Mais je me rends compte que quand je serai grande comme je suis une fille j’aurai la vie plus dure qu’un homme. Si je pouvais changer de corps, recommencer ma vie, repartir à zéro, changer de peau, je serais une sirène, une belle sirène avec une queue bleue turquoise, sans souci, bien entourée et en bonne santé, sans loyer ni impôts à payer, dans la mer calme et paisible. Si j’aimerais être une sirène c’est car dans ma peau à moi j’ai souvent des choses dures à encaisser. Dans le corps d’une sirène je ne devrais pas encaisser tout ça. Des personnes trouvent qu’elles n’ont pas de défauts et qu’elles ne changeraient pour rien au monde mais moi je trouve que j’ai beaucoup de défauts.

Mya

MON CORPS

Mon corps aux premières heures, il s’appelait Amandine. Maintenant c’est Jonas. On ne l’a pas changé, je n’ai pas eu à changer de genre, on s’est juste trompés. Il est sorti dans une voiture, alors dans la précipitation… car on avait prévu qu’il soit F… alors forcément. Ma maman n’en voulait pas mais mon papa a assuré que c’était bien moi. Il n’est ni gros ni maigre mon corps, ni beau ni moche, d’espèce médiocre-moyenne. Ce qui résume ma vie, mon œuvre. Parfois au-dessus et surtout en-dessous. J’en suis parfois fier, parfois mal à l’aise. Cela dépend du reflet dans la glace ou de l’aiguille sur la balance. L’injonction à la moyenne. De la neutralité. Dans une salle de sport je complexe. Au McDo je l’engraisse. Tout reste dans les poignées d’amour. J’aime l’amour mais pas ses poignées. Mes yeux sont ouverts quand le temps est clair, gris les jours de pluie. Mon corps il ne me gêne plus. Quoique… Mes cheveux sont frisés. Mon corps est blanc. Pourtant il est trop mat pour certains blancs. Mais toujours blanc pour les gens mats. Dans la rue oui il est blanc. Il est homme. Il est dominant. Tout est fait pour lui. De pluie comme de nuit. Sur le trottoir, dans les couloirs, dans un tunnel ou sur le boulevard National, mon corps, parfois, je crois qu’il oppresse. Il stresse, il agresse, il exclut, il empêche. Mon ami.e, son corps on l’oppresse, on l’agresse, on l’exclut. J’aimerais que mon corps reflète mieux mon esprit. Qu’il soit le même mais qu’il ne crée pas tout cela. J’aimerais que mon ami.e ait le même corps mais j’aimerais qu’il ou elle ne subisse pas tout cela.

Jonas

%d blogueurs aiment cette page :